contrariétés et anicroches

Divers enquiquinements gênent nos cyclistes dans leurs randonnées dominicales et estivales.

Sur la route : « A 6 H 55, nous entrons dans Angers et mes débuts dans cette ville ne sont pas heureux. Je m’engueule énergiquement avec un cocher qui ne veut pas prendre sa droite » (17 Août 1896) : « C’est le tour de Boinet d’avoir mal aux pieds. Lui aussi doit s’arrêter et pratiquer l’ovariotomie de son soulier » (15 Août 2896) ; « A 2 Km d’Oudon, dans une côte, un attelage de bœufs s’effraie de notre passage. Instinctivement, Auguste et moi qui marchions côte à côte, nous retournons et par un faux mouvement nos machines se heurtent. Nous ne tombons pas mais nos machines en voient de cruelles. La mienne a la roue de derrière voilée, trois rayons cassés, plusieurs faussés, le carter bosselé, la toile du bandage à nu sur un espace plus long que la main. Celle d’Auguste a la roue de devant voilée, une pédale et des rayons faussés. De plus son soulier est déchiré. Je suis navré. Adieu Bretagne ! » (18 Août 1896) ; « Par exemple, il nous faut franchir de multiples passage à niveau, généralement fermés » (20 Mai 1907) ; « Comme nous revenons, à la hauteur de Senlis un cabriolet accroche notre imposant équipage et, chose inattendue, démolit l’essieu de nos roues, alors qu’il est tout à fait indemne. Il nous faut revenir à Dampierre à pied » (30 Mai 1909).

Dans un bistro, au restaurant, à l’hôtel : « Je fait une photo de la salle, puis demande au cabaretier où je puis me livrer à un autre genre de photographie. Dans la cour qu’il m’indique, je ne vois qu’une petite cabane en planches, à l’intérieur de laquelle aucune lunette ou récipient quelconque ne s’offre à moi. Il n’y a que le sol que je pollue à regret … » (10 Avril 1898) ; «  Dans une dépendance de l’hôtel, nous entrons dans le taudis le plus épouvantablement malpropre qui existe Je croyais avoir vu en Bretagne le superlatif de la saleté. Erreur ! La Maurienne détient ce record d’une façon incontestable. Dans une pièce où on pénètre en descendant quelques marches, plutôt cave que salle, à peine éclairée par une étroite lucarne, au sol de terre battue, sont installés trois lits – armoires semblables aux lits bretons comme disposition mais en bois misérable. A gauche quelques vaches sur un fumier sordide, puis une table couverte de choses innommables, le tout d’une saleté repoussante. De l’autre côté, une pièce servant de cuisine où grouillent quelques femmes à l’air idiot. Elles portent la coiffure de la Maurienne en sorte de tulle noire, très pittoresque, Mais sale ! J’obtiens que l’une d’elles apporte du pain et du vin : le premier est noir et rassis, le second est imbuvable » (6 Août 1902) ; « Un grand bruit. C’est le lit de camp de M. Maxime qui s’écroule … Un autre grand bruit ! Cette fois c’est moi qui m’aplatit sur le sol avec un brouhaha de ferraille. Décidemment ces lits doivent être truqués pour faciliter le réveil des touristes. Il ne nous reste plus qu’à nous lever, ce que nous faisons » (7 Août 1902) ; « J’ai eu le tort pour fêter le jour des réjouissances nationales de prendre du café et je suis horriblement long à m’endormir. Vers minuit un voyageur rentre bruyamment dans la chambre voisine et se met à siffler et chanter. Cela ne me gène nullement puisque je ne dors point, mais je n’en proteste pas moins bruyamment. Il se tait et c’est encore lui qui me réveille à 6 H ½ quand le garçon vient de cogner » (15 Juillet 1906).

Aves les gens qu’ils rencontrent : « A noter l’affluence de mendiants dans ce pays [Pyrénées]. Il n’y a que cela et à la terrasse du café, c’est un défilé continuel de loqueteux. Aussi après avoir donné quelques sous, nous les envoyons promener. (9 Juin 1894) ; «  un vieillard veut à toute force m’épousseter sous prétexte d’empêcher les mouches de me piquer. Un fou sans doute. (8 Juin 1895) ; « Il est minuit lorsque nous repartons avec Robert. Bien entendu, il ne faut pas songer aux trottoirs sillonnés par un tas de gens suspects » (23 Juin 1895) ; « Léo me montre un voyageur de lingerie avec lequel il a passé la soirée hier. Le brave homme a trouvé un ballon dirigeable marchant magnifiquement – sur le papier – et a rasé Labouige plusieurs heures durant en lui soumettant ses plans et ses projets. (3 Juillet 1897) ; Avignon « Entre les tables circulent des gamins vêtus de haillons munis d’une boite en bois, qui se disputent la faveur de cirer vos chaussures. » (3 Juillet 1897) ; Marseille « Malgré l’heure matinale, beaucoup de filles sont déjà à leur porte, qui, ouverte, permet de voir le lit très élevé, orné d’un énorme édredon recouvert d’une guêpière. Toutes sont horribles et il faut qu’un long jeûne rende joliment les matelots qui forment la clientèle. » (11 Juillet 1897) ; Vosges allemandes « Prenant son courage à deux mains, Vildi nous souffle hâtivement que nous sommes pris pour des espions allemands et filés par un officier en civil » (20 Août 1898) ; « Nous entrons ensuite Frédi et moi dans la cathédrale. Jeanne reste à la porte car un écriteau nous apprend que les femmes en tenue de cycliste ne peuvent entrer » (1° Juin 1899) et dans la même veine « A Saint Pol de Léon, je visite la cathédrale, l’église de Kreisker, toutes deux fort curieuses. Je note à l’entrée de la première un avis du curé interdisant l’entrée des femmes cyclistes, empêchant de photographier et enfin recommandant aux fidèles de ne parler, cracher ou chiquer et concluant « C’est indécent » !!! » (22 Juin 1900) ; « Au Monument de la Défense Nationale, d’aimables gens, sans que j’ai même soupçonné leur présence, me demandent si je veux qu’ils me descendent de ma bécane. Je n’insiste pas et je file » (21 Avril 1901) ; « En wagon, un protestant fanatique fait part à des amis de sa foi profonde. Il est d’une naïveté inouïe, prétendant avec énergie qu’il est inutile de se soigner quand on est malade, qu’il suffit de prier, et que si la guérison tarde, c’est qu’il y a un défi entre Dieu et Satan » (30 Mars 1902) ; « Un domestique, monté à cheval, nous croise et Auguste, méfiant, y voit sérieusement un espion chargé de nous surveiller : il parait que ce pays est très « chouan » et que, lors des troubles congréganistes, deux malheureux cyclistes, pris pour des agents, furent à moitié assommés » (15 Juillet 1904) ; « Décidemment le bois de [Longchamp] est superbe, mais cette promenade ne me dit rien. Il y a trop de monde et surtout du monde mal élevé. La charmante allée des érables est sillonnée de brutes réclamant la droite en hurlant et ayant l’air d’accomplir quelque tour de force parce qu’ils vont un peu vite » (14 Avril 1907) ; « A Pont Henry, village illustre par un fort beau château Renaissance, Gaston s’attire les remontrances du propriétaire parce qu’il a dépassé la grille » (13 Juillet 1909).

Avec les animaux : « Un chien court après moi, se met sous ma roue et je passe dessus sans manquer de tomber aux acclamations de toute la foule. Il s’enfuit en hurlant » (10 Septembre 1893) ; « En quittant Itsatsou, un chien se précipite sur Emile et reçoit un maitre coup de cravache qui le fait hurler de douleur. Cela ne l’empêche de revenir sur nous, menaçant malgré les cris de son maitre, un bucheron qui travaille tout près. Il l’attrape et à grands coups de manche de pelle lui fait comprendre l’indignité de sa conduite. Nous assistons à ce réjouissant spectacle avec un sensible plaisir. A Louhossoa, nous buvons une bouteille de vin blanc. Junior a appuyé sa machine contre une voiture. Un des cochons qui déambulent sur la place la renverse et s’attire ainsi moult coups de cravache » (29 Mai 1894) ; « Nous arrivons à Tardets, chef lieu de canton où les cochons règnent en souverains maitres dans les rues » (30 Mai 1894) ; « Je descends et j’aperçois dans le sable une vipère dormant profondément enroulée sur elle-même. Je saisis mon maquilla et lui sonne un réveil énergique qui ne parait pas être de son goût car elle se tortille avec furie. La vipère morte, nous repartons. Un insecte a piqué ….. à l’oreille. Je regarde et ne vois rien, mais Schaunard armé de son immense couteau catalan extirpe le dard de l’insecte qui était resté dans la chair » (3 Juin 1894) ; « J’assomme  d’un coup de maquilla un charmant lézard qui grimpait le rocher avec une dextérité incroyable. Je ne voulait que l’arrêter, mais le coup a été trop fort. Décidemment, j’en ceux aux reptiles. » (5 Juin 1894) ; «  En traversant Capdeville, un chien excité par des enfants nous fait une chasse enragée. Un imbécile en train de manger sa soupe devant sa maison trouve ça très drôle et rit comme une tourte. Nous descendons de machine, allons vers cet idiot que Schaunard furieux menace de gifler. Grande fureur du rustre qui pose son écuelle, dévêt son gilet et invite Emile à entrer dans sa maison pour se flanquer une peignée. Bien entendu, Emile ne veut rien savoir. La femme du croquant essaie de le calmer mais reçoit une torgnole. Enfin nous gueulons si fort tous les deux qu’un vieux du village arrive et concilie tout. » (6 Juin 1894) ; « En descendant la côte de Picardie, Boinet est renversé par un énorme dogue. Heureusement, il n’a pas de mal et en est quitte pour son guidon faussé » (31 Mai 1896) ; tauromachie à Nimes : « au 2° coup de clairon, la boucherie commence. 3 picadors armés de lances à cheval bardé de cottes de maille ou des plaques de métal …Le sang ruisselle, mais ce n’est pas fini … le taureau, ivre de carnage, s’acharne …Il faut un cheval tué à cette foule : on lui donne …C’est maintenant le tour des banderilleros : à trois reprises, un homme enfonce dans le garrot du taureau, deux banderilles … Une dernière sonnerie. C’est la mort. La spada s’avance vers la tribune d’honneur et semble demander la permission de tuer le taureau. D’un joli geste, il jette son chapeau, prand son épée et la muletta … et s’en va vers le taureau qu’il excite … Désespérée, la bête se précipite sur la spada qui lui enfonce l’épée dans le corps … Enfin elle s’écroule dans le sang pendant que la foule trépigne et que l’homme envoie de beaux saluts. Les fanatiques jettent leur chapeau … Puis les mules arrivent. On les attèle au taureau à l’aide de ses cornes et, après le tour de l’arène, tout disparait … Nous en avons assez. Au grand étonnement de nos voisins, nous partons et allons prendre un bon bock. (4 Juillet 1897) ; « Je suis assailli par un fort chien qui reçoit pour sa peine un maitre coup de pied » (19 Juin 1900) ; « Dois-je dire qu’après avoir trouvé dans la Charente inférieure des chiens idiots qui ont failli me boulotter maintes fois, je ne rencontre ici que de bonnes bêtes qui me regardent passer placidement … Il est à remarquer que chiens et bétail sont fort beaux. Les premiers surtout sont tous de race » (26 Juin 1901) ; « Cette petite excursion est troublée par deux cochons qui s’obstinent à me suivre, pleins de mauvaises intentions à mon égard. Je dois faire provision de grosses pierres et, quand l’un d’eux rapproche ses distances, je lui assène vigoureusement une ou deux. Cela fait « boum ». Le drôle pousse un grognement, recule de quelques mètres, mais, non découragé, continue à me suivre. » (27 Juin 1903).

Les paysages souillés : « On rattrape la route de Besons un peu avant le pont par un chemin de traverse rempli d’immondices » (2 Juillet 1895) ; « L’air est empesté par les équarisseurs, aussi fuyons-nous rapidement » (5 Avril 1896) ; «  Sur la route nous remarquons, espacés de 30 en 30 mètres, des poteaux portant des écriteaux de zinc sur lesquels sont peintes des réclames. C’est ignoble et nous approuvons les paysans qui les ont crevés à coups de pioche Nous-mêmes étions en train d’y lancer des pierres. » (10 Avril 1898) de la pub déjà!

Une pub à l’entrée d’un village

; « Beauvais … la ville est esquintée par le vandalisme des commerçants qui couvrent leurs façade d’ignobles réclames. La place Jeanne Hachette surtout en a perdu du caractère. » (8 Avril 1901) ; « A noter une inscription au minium que des imbéciles ont réussi à tracer sur l’autre bord à l’aide de pinceaux. » ancêtre des « tags » ? (1° Août 1902) ; «  Il fait beau, et cependant ce fond de vallée me parait plein de brumes … Une descente précédent Bozel [Alpes françaises] nous réveille … Cependant la brume devient plus intense et je comprends bientôt la réponse … Une énorme usine de carbure de calcium, aux cheminées phénoménales, s’étale dans cette charmante vallée, empoisonnant l’atmosphère, étendant à plusieurs kilomètres, comme des tentacules, de hideux tuyaux noirs chargés de capter une chute d’eau. C’est vraiment rageant et on se prend de colère après l’administration qui a pu accorder l’autorisation d’édifier cette ignominie sans exiger que les tuyaux passent sous terre et que cette fumée ne fût absorbée. Aussitôt l’usine dépassée, le vent venant de l’Est, l’atmosphère reprend sa souveraine pureté : on respire ! » (8 Août 1902) ; « Le retour nous permet de remarquer les traces du dernier pardon qui avait lieu Dimanche. Les débris de victuailles voisinent avec des papiers gras et des restes de pétards ou autres artifices. Il y a même, hélas, des confettis ! » (2 Juillet 1903) ; « Nous gagnons le Pont de Suresnes et, au-delà, tombons sur un cloaque dont nous ne sortirons que vers Garches. Les municipalités arrosent ! » (29 Mai 1904) ; « Cabourg. Pourquoi faut-il qu’elle soit d’affiches électorales ! » (12 Juillet 1908) ; « Départ de la gare de Lyon pour Melun. Au passage nous remarquons toutes les ruines amoncelées par l’inondation. Que de misères elle a laissées ! Nous partons vers Moret en suivant la route longeant la rive droite de la Seine. Là aussi l’inondation a laissé les traces de ses ravages. En maints endroits la route a été recouverte et se ressent de cette baignade prolongée. » (26 Mars 1910) ; « Quel changement depuis les temps lointains où nous passions si souvent ici pour aller à Cernay ! Ces réclames gigantesques, ces baraquements où se cachent maints aéroplanes, ces autos qui soulèvent des nuages de poussière. » (9 Octobre 1910).

Les rencontres avec la Mort : « Nous entendons tout à coup une clameur et tout le monde se précipite vers l’Oise. Un bateau monté par 3 personnes, un homme, une femme et une fillette de 12 ans, vient de chavirer en voulant s’accrocher à un remorqueur. Tout le monde a mangé, impossible de les secourir. Heureusement un canot monté par deux hommes arrive à force de rames. Au moment où il arrive sur la femme qui par un effort inouï – elle ne sait pas nager – a maintenu sa fille, toutes deux disparaissent. Heureusement, d’un seul coup de gaffe, l’homme les ramène, cramponnées l’une à l’autre, à moitié mortes … L’homme, lui, terrassé sans doute par la congestion, n’a pas reparu. » (6 Juin 1897) ; « Une dépêche attend Auguste et une autre arrive aussitôt. Hélas, elles annoncent à ce pauvre ami un grand malheur. Sa malheureuse nièce Suzanne est morte dans la nuit après avoir été opérée [de l’appendicite]. Ah ! Le dur moment ! Obligé de renfoncer ses larmes pour ne pas en spectacle aux gens qui l’entourent [clients de l’hôtel-restaurant], ne pouvant avaler, j’ai pitié de sa douleur et accélère le plus possible le service. Il n’est guère qu’une heure quand nous partons. Dans la côte qui suit la Roche-Bernard, Auguste est pris d’une crise de larmes que l’arrivée de paysans arrête. » (5 Juillet 1903) ; « sur la route, nous dépassons des femmes portant la grande coiffe de deuil, aux longs rubans flottants. Elles vont à l’enterrement d’un enfant du pays, mort au régiment » (14 Juillet 1903) ; « Le fils Chevillon nous apprend la mort de cette pauvre Jeanne, notre gaie compagne de jadis. Encore un lambeau de jeunesse qui s’en va. » (11 Avril 1909).

 

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